SEPT OASIS DES MERS – Damien PERSONNAZ

Damien Personnaz est un journaliste, écrivain et géographe franco-suisse. Après des études de géographie tropicale à Bordeaux et de géopolitique à Genève, il devient journaliste dans un quotidien genevois avant de s’engager pendant plus de vingt ans à la Croix-Rouge internationale et à l’UNICEF en Afrique, en Asie et en Europe. Quand il ne parcourt pas la planète en quête d’endroits isolés, il vit en Suisse, entre lacs et montagnes. Passionné d’îles lointaines, difficiles d’accès et peu connues, il est l’auteur de « Sept oasis des mers » (2008), de « Cinq petits mondes » (2013) et de « Travers de routes », l’humanitaire cahin-caha (Éditions de la Rémanence (2014).
Son blog: http://ileslointaines.blogs.courrierinternational.com

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Sept oasis des Mer ressemble à son auteur : un livre peu banal et qui marque. C’est en 2007, après quatre mois de voyage dans des îles au bout du monde (Ascension, Sainte-Hélène, Cocos, Christmas, Lord Howe, Kosrae et Ponhpei) que l’auteur entreprend de rédiger cet ouvrage remarquable. Un livre inclassable qui se lit tout à la fois comme un roman, un reportage, un livre de voyage, un livre d’histoire, un carnet de bord… Je ne sais pas trop comment le définir, sinon qu’il est de ceux qui entrainent très loin celui qui s’y plonge avec bonheur. C’est une randonnée extraordinaire aux côtés d’un guide amical et passionné, en dehors des chemins balisés et des destinations touristiques, à la rencontre de lieux où se mêlent beautés et laideurs des paysages, solitudes et solidarités des habitants, espoirs et résignations, rudesse et douceur d’univers si souvent fantasmés à travers des clichés bien éloignés de la réalité. Partir sur ces îles du bout du monde avec Damien Personnaz, c’est faire le mur, prendre la poudre d’escampette, s’évader avec un copain ; c’est s’étonner, s’interroger et comme lui, se laisser fasciner par les terres lointaines. C’est enfin, partir avec un sac à dos pour seul bagage, renoncer aux hôtels enclavés dans des zones de paradis artificiels, oublier le suréquipement technologique, pour aller rencontrer celles et ceux qui vivent ou survivent sur ces morceaux de terre –hors du monde-.

Ce livre, je l’ai vraiment beaucoup aimé et lu, de la première à la dernière page, avec avidité et enthousiasme.

Du même auteur

Cinq petits mondes   Travers de routes

 

 

L’ANGE GARDIEN Et autres nouvelles d’ici ou d’ailleurs – Marie-Claire GEORGE

L’ANGE GARDIEN – Marie-Claire GEORGE/Éditions Chloé-desLys

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Je lis, je lis, je lis…et je me pose très souvent la même question : « qu’est-ce qui fait la différence entre un texte bien écrit, où la syntaxe est respectée, les mots justement choisis… et un récit aux mêmes vertus académiques mais qui, lui, va frapper de plein fouet l’imaginaire du lecteur et le faire adhérer illico à d’autres univers que le sien ? »

J’ai lu « l’ange gardien » de Marie-Claire George. J’ai ma réponse. Ce qui fait toute la différence, c’est la ferveur qui habite certains écrivains, doublée d’une aptitude –naturelle– pour insuffler des émotions non feintes, mobiliser et incarner des personnages « vivants », diffuser des ambiances et orchestrer les événements de la vie, de telle sorte que le lecteur se sente concerné, comme intégré au récit. En ce sens, cet écrivain-là est tout aussi bien…un magicien.

Et je pense que c’est le cas de Madame George. Car si elle « écrit » vraiment très bien, on perçoit dès les premières lignes qu’elle ne s’en contente pas. Il y a chez elle comme un geyser d’énergie, exploité pour offrir à l’Autre une part généreuse du plaisir qu’elle éprouve à imaginer, construire et écrire ses histoires.

Les vingt-cinq Nouvelles composant « l’ange gardien » sont toutes des éclats brillants du bonheur de créer pour faire lire, vibrer, rêver, voyager, étonner, surprendre… des occasions à chaque fois inédites de rencontres dans des univers très souvent insolites…Nouvelles d’ambiance, d’action, histoires d’émotions et de tendresse, récits d’aventures ou de mésaventures, portraits en mouvement d’hommes et de femmes favorisés par la chance ou poursuivis par la poisse… le panel est large qui signe un vrai talent pour naviguer avec bonheur dans un registre narratif dont on peut penser qu’il ne connait pas de frontières.

Nul doute aussi que cette écrivaine abrite une profonde joie de vivre où couve le feu sacré de sa belle inspiration  ; nul doute enfin qu’elle est portée par un véritable don pour conter, raconter, partager.

Pour avoir la chance de connaître Marie-Claire George, je crois pouvoir dire que ce premier recueil lui ressemble. « L’ange gardien » est généreux dans le verbe et l’imagination, riche de très belles surprises, tourné vers la lumière, soutenu par une indéfectible tendresse pour l’humain.

L’ange gardien ? C’est quelque deux cents pages de battements de cœur, d’humour léger et taquin, de mises en scène subtiles, de saveurs familières ou d’épices exotiques, d’histoires d’ici ou d’ailleurs, de destins célèbres réorientés, pour un premier recueil qui s’impose d’emblée comme une bien belle réussite littéraire.

DU MÊME AUTEUR

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DE L’AUTRE COTE DE LA RIVIERE, SIBYLLA – Edmée de Xhavée

DE L’AUTRE COTE DE LA RIVIERE, SYBILLA – Edmée de Xhavée, Aux Editions Chloé des Lys

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Second roman de Edmée de Xhavée, qui s’attache à retracer les destins de personnages encore une fois remarquablement incarnés, au point, peut-être, d’en devenir inoubliables.

La famille en tant qu’institution-creuset, génératrice d’incidences certaines sur la destinée de ses membres, les jeux de pouvoir et de contre-pouvoir familiaux constituent un thème cher à Edmée de Xhavée. Elle le confirme ici, en pénétrant avec la virtuosité qu’on lui connaît, dans l’intimité des Dupage et des Lemarchand. Deux familles Belges dont les statuts sociaux n’ont rien en commun. Les Lemarchand sont des gens –comme tout le monde– et vivants. Les Dupage sont captifs des préjugés et des principes d’une classe sociale où la sacro-sainte réputation de la lignée et les convenances édifient la façade derrière laquelle s’étiolent jusqu’au desséchement la joie de vivre, l’amour et le bonheur.

L’auteur démêlera les fils de la trame familiale où sont enfouies les motivations de chacun, faisant émerger des nœuds d’amour amer et moribond pour n’avoir pas été vécu, ceux aussi d’une rancune fiévreuse sous-jacente, enracinée dans le terreau de la jalousie, la déception et l’amertume réunies. Au beau milieu de ce champ de ruines affectives, parachutés par le malheur qui touchera leurs parents, deux enfants, Emma et Jean, vont devoir grandir bien loin de l’insouciance et de la tendresse sécurisante des adultes. Emma et Jean sont au cœur du roman comme deux petites braises têtues qu’un foyer refroidi pourrait facilement éteindre. Pourrait… Si l’aile protectrice d’une femme providentielle, Sibylla, n’était là, silencieusement déployée pour les conduire vers l’âge adulte, même et surtout si le chemin n’est pas de ceux qui traversent les contes de fée.

« De l’autre côté de la rivière, Sibylla »…Combien sibylline est l’auteur qui n’a pas choisi l’illustration de la couverture du livre au hasard, pas plus qu’un incipit particulièrement ingénieux ; desseins dont chacun prendra la mesure…plus tard. Finesse, adresse et richesse de l’écriture, perspicacité et tendresse indestructible de la femme auteur, authenticité qui draine l’admiration, sont les piliers sur lesquels repose l’équilibre parfait des talents de cette écrivaine. Elle nous fait ici cadeau d’un roman qui s’infiltre des tripes jusqu’au cœur, titille l’indignation et la révolte du lecteur, l’ébranle en profondeur, suscite tantôt le sourire et le rire, tantôt surfe sur des vagues de tristesse et de désarroi pour, coûte que coûte, rejoindre les eaux fortes du courage et de la résistance.

L’histoire d’Emma et Jean, de Sibylla, de Chiquita, de Marie, de René Dupage, de Félix et des autres ne peut laisser indifférent, ne peut lasser le lecteur, pas plus que le dispenser de percevoir des ondes de choc une fois la dernière page tournée. J’ai refermé ce livre il y a quelque temps et les échos persistent : des battements de cœur, des rires, des souffrances et des pleurs, des voix d’enfants, des regards hostiles et d’autres plus cléments, des ombres menaçantes, des éclats de lumière prometteurs … Echos obstinés, nimbés d’un doux parfum sucré … Celui de la poudre de riz, bien sûr… Enfin, et parce qu’un roman de fiction n’est probablement jamais complètement étranger à son auteur, que celui qui écrit –la vie- laisse toujours, qu’il le veuille ou non, quelque chose de lui-même entre les lignes, on ne saurait ignorer ce qui s’impose en arrière plan. Les traits récurrents  d’une femme combative, quelque peu magicienne pour savoir faire des drames et du malheur un tremplin vers la paix et la grandeur, de l’espérance un projet et du projet une réalité. A regarder devant, fortifiée par les écueils du passé.

            Ecco…le lecteur est prévenu, s’il est fataliste, qu’il prenne garde : l’état d’esprit de l’auteur pourrait bien être contagieux. Une chance, un vrai bonheur !

DU MÊME AUTEUR

Les Romanichels  Loverbirds  Une enfance Vervietoise  les-promesses-de-demain

Joys/Josy Malet-Praud/Lascavia22

LE SIEUR DIEU – F.O. GIESBERT

Roman historique, policier, fable ?

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            Le Lubéron, 1545. Au plus fort de la croisade lancée par le Pape contre les protestants et les Vaudois de cette région encore indépendante du royaume de France, Jehan Dieu de la Viguerie (Sieur Dieu), étonnant chirurgien nomade qui rappelle Don Quichotte, rêve d’œcuménisme universel.

            Un passé voyageur sur la route de la soie en a fait le disciple de Confucius, de Bouddha et de Lao-Tseu. Convaincu d’avoir traversé des vies antérieures, Jehan Dieu se souvient d’avoir été l’araignée auprès de Jésus Christ, la vache de Moïse, la mouche de Zarathoustra…et d’avoir reçu de ces incarnations  la philosophie et la morale qui le guident (de quoi concurrencer honorablement les fables de Lafontaine). Homme libre, idéaliste et fataliste, Le Sieur Dieu épousera une Vaudoise et soignera les hérétiques au nez et à la barbe des inquisiteurs. Il ira même jusqu’à les provoquer quand, armé d’un esprit justicier, il mènera son enquête pour démasquer un assassin violeur de jeunes vierges. Et, je n’en dirais pas plus. Ou juste que la morale de ce roman proche de la fable pourrait bien être qu’on n’échappe pas à son destin.

            Pour qui est curieux du Moyen-âge, apprécie les intrigues policières originales et les ouvrages bien documentés, riches, en prime, d’accents philosophiques et de traits d’humour, ce roman ne peut être qu’une très belle rencontre. « Oui, mais…diront certains, il comporte de nombreuses scènes de violence plutôt crues ». C’est vrai. Tout autant que le moyen-âge marqué par l’inquisition ne fut pas délicat avec les âmes sensibles…Alors, n’empêche : Le Sieur Dieu se distingue comme un excellent roman dont on se souvient longtemps et qui, malgré son âge, saura toujours emporter l’adhésion de lecteurs gourmands d’épopées singulières relatées dans un style percutant.

Joys/Lascavia22/Josy Malet-Praud

LE SILENCE NE SERA QU’UN SOUVENIR – Laurence VILAINE Editions GAIA – 2011

LE SILENCE NE SERA QU’UN SOUVENIR  – Laurence VILAINE – Éditions GAIA

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En lui seul, le titre de ce roman porte les accents mélancoliques qu’on sentira vibrer tout au long du récit. Mélancolie silencieuse qui, chez les Tsiganes, les Rom, les Manouches fait bon ménage avec une soif de vivre chevillée au corps par des siècles de persécutions et de rejets quel que soit le point cardinal où l’on pointe le regard. Mélancolie des violons, langoureuse musique omniprésente qui transmet mieux que les mots la culture et la profondeur des sentiments d’un peuple fier et fidèle à ses traditions. La puissance de ce roman s’annonce dès l’incipit. Magistral, il est à la mesure d’une écriture qui frappe aussi fort qu’une pluie d’orage. Le décor est posé, sans concession, sans flonflons, sans l’hypocrisie ni la frilosité qu’on retrouve si  souvent quand il s’agit d’aborder, romancée ou pas, la question des différences, de l’exclusion, du déplacement  des peuples et de leur rejet.

Laurence Vilaine fait entrer le lecteur chez les Tsiganes de l’Est par la voix d’un mort de fraîche date, Miklus, doyen du clan, dont le poids des souvenirs, trop lourd à porter, impose qu’il s’en déleste. Ce sera auprès de celles et ceux qui tourneront les pages, plus ou moins désorientés comme les gadjé peuvent l’être dans ce monde dur à cuir, dur à mourir, surdoué pour  résister, pugnace, entêté, sur la friche des Cigàni, à Supava, sur la mauvaise rive du Danube.

L’histoire ?

A travers celle de l’énigmatique Dilino –l’idiot-, enfant à peau claire et cheveux blonds, qui joue du violon en silence, que les autres malmènent, qui vit à l’écart du clan, c’est celle de ses ascendants qui refait surface. En trame de fond, c’est finalement aussi  celle des destins  douloureux et tourmentés des Tsiganes de partout que l’auteur livre en 173 pages d’un récit émouvant, dérangeant parfois, instructif et captivant toujours.Le talent de l’auteur n’y est pas pour rien. Laurence Vilaine possède un style tout à la fois direct et poétique, riche, vibrant, coloré, dense.

Une très belle et puissante écriture qui signe l’entrée en littérature d’un écrivain dont, je l’espère sincèrement, on entendra longuement parler.

Extraits

Etions-nous forgerons, vanniers ou rétameurs, nous n’étions attendus nulle part. Retors à éduquer et à blanchir, ils nous ont frotté le dos pour nous emmener propres à la ville : ils ont jeté au feu tout ce qui n’était pas digne de prendre place dans les logements qu’ils nous réservaient et nous rendraient civilisés. Pensaient-ils vraiment que nos différences se consumeraient en un frottement d’allumette ? La vie de plusieurs générations s’est envolée dans la fumée épaisse de nos cabanes en cendres

Il me parlait normalement, je veux dire sans ces efforts d’articulation que fournissent parfois certains gadjé qui, quand ils n’aboient pas comme des chiens, croient nécessaire de s’adresser à nous comme à des arriérés ou des étrangers. On dirait qu’ils s’entêtent à ignorer que nous partageons le même pays, et du même coup, ne soupçonnent pas que, pour une fois, peut-être le seul certes, nous avons bien souvent un avantage sur eux qui s’appelle le bilinguisme

 Nos superstitions nous empêchaient-elles de parler des malheurs, des viols et des morts, ou nous convainquions-nous sottement que le silence les ferait sombrer dans l’oubli ? Nous ne poussions pas si loin l’analyse ; et par habitude surtout, transmise depuis des siècles, nous nous accommodions de l’amertume qui nous collait au palais, en espérant secrètement une saveur sucrée qui la camouflerait, un pis-aller finalement, comme le sirop rouge sans saveur qui enrobe les pommes des fêtes foraines

JOYS/ Josy MALET-PRAUD/ Lascavia22